« Derrière le rideau se cachent les essentiels »

21.05.2021
Chanteuse lyrique et jazz woman au répertoire impressionnant, Barbara Hendricks est une femme à l'humanisme vibrant pour qui aider les autres est une évidence. 

« Il nous faut être intrépide, nous devons avoir le courage de regarder celui que nous appelons l’autre et lui dire mon frère, ma soeur, mon enfant. » En prononçant ces mots devant le Parlement européen lors du 60e anniversaire du Traité de Rome, il y a quatre ans, Barbara Hendricks mettait aussi en garde les pays européens et occidentaux contre le risque de laisser les « marchands de peur, de haine et d’exclusion » maîtres du discours et de la définition des identités nationales. Pour la chanteuse, née en Arkansas (USA) il y a 73 ans, s’engager pour les autres et tenter de les aider quelles que soient leurs origines est indispensable à son équilibre. Plus généralement, selon elle, si chacun s’engage, cela participe à l’équilibre de l’humanité.
 

« Je n’ai jamais oublié ces images.
J’ai su que je lutterais toute ma vie
contre la discrimination. »



« Enfant, j’étais sensible à l’injustice, comme je pense tous les enfants. Ne serait-ce que celle des parents qui portent parfois une attention plus grande à la soeur ou au frère ou celle qui peut exister à l’école dans la cour de récréation, mais à neuf ans j’ai été confrontée à la véritable injustice, celle de la ségrégation. » En 1957, neuf étudiants noirs devaient inaugurer la « déségrégation » en entrant dans un prestigieux lycée de Little Rock, capitale de l’Arkansas, jusqu’alors réservé aux Blancs, mais des centaines de soldats de la garde nationale, fusil au poing, les ont brutalement repoussés. En regardant un reportage sur l’événement, le soir à la télévision, la petite Barbara Hendricks, jusqu’alors protégée par ses parents des réalités de la ségrégation, en prend brutalement conscience. « Je n’ai jamais oublié ces images. J’ai su que je lutterais toute ma vie contre la discrimination. Je suis devenue activiste et j’ai continué jusqu’à aujourd’hui. »

Après avoir passé une Licence en mathématiques et chimie, elle étudie le chant à la Juilliard School of Music. Remarquée pour la qualité de sa voix pure et expressive, elle fait ses débuts en 1974 à l’Opéra de San Francisco et au Festival de Glyndebourne, puis dans les salles d’opéra du monde entier. Dans le répertoire du jazz, elle débute au Festival de Montreux en 1994. Barbara Hendricks est reconnue comme l’une des récitalistes les plus actives de sa génération.

Outre le répertoire du lied allemand, elle s’est distinguée comme une interprète majeure et une ardente défenseuse de la musique française, allemande et scandinave. Depuis les années soixante, elle se consacre à la défense des droits humains, aussi bien ceux des Noirs américains que de toutes celles et ceux qui en sont privés, notamment les réfugié·e·s du monde entier. Après près de vingt ans au service de la cause des réfugié·e·s en collaboration avec le Haut-Commissariat des Nations Unies pour
les réfugiés (UNHCR), elle a reçu le titre d’Ambassadrice Honoraire à Vie.
Penser aux vulnérables « En cette période si curieuse de la pandémie du coronavirus qui restera certainement dans les mémoires, je pense aux personnes qui sont les plus vulnérables comme les réfugiés. Leur situation est vraiment compliquée, dans les camps notamment. Même s’ils peuvent porter le masque, garder les distances est difficile. Se laver les mains est aussi ardu car parfois le point d’eau est très loin de leur lieu d’habitation. Ils figurent parmi les plus démunis de notre société. »


« Quand nous nous serons occupés
des malades du coronavirus,
il faudra s’occuper de notre société malade… »



Barbara Hendricks qui partage sa vie entre la Suède et la Suisse possède les deux nationalités. Elle a pu observer de près les longues files d’attente lors de la distribution de nourriture à Genève. « Les gens qui sont essentiels sont invisibles la plupart du temps. On ne les voit pas. On ne les apprécie pas, mais ce sont quand même eux qui sont obligés d’aller travailler et qui ont donc besoin d’être protégés. Pendant cette crise, nous avons vu derrière le rideau. J’espère qu’une fois la situation calmée, nous allons repenser à leur condition et réfléchir aux faiblesses de notre société occidentale. Quand nous nous serons occupés des malades du coronavirus, il faudra s’occuper de notre société malade… »
Se battre contre l'injustice Inlassable, la chanteuse s’active toujours sur plusieurs fronts et continue à s’indigner contre les injustices, notamment celles qui touchent toujours les Noirs américains. « J’en apprends encore sur la période d’apartheid aux USA. J’ai récemment acheté deux livres de la journaliste et auteure Isabel Wilkerson, Prix Pulitzer, parce que j’ai entendu une interview où elle parlait de Caste, son dernier livre. Elle se penche sur l’histoire américaine et le traitement des Noirs qu’elle appelle un système de castes durable et invisible – un peu comme ceux de l’Inde ou de l’Allemagne nazie – qui n’a pas encore été tout à fait reconnu. Elle disait notamment que « vous ne pouvez pas résoudre un problème à moins de l’identifier et de le définir ».

J’ai aussi lu son premier livre The Warmth of Other Suns sur la migration des Noirs du Sud au début du XXe siècle pendant trois générations dans les années 30, 40 et 50. J’ai moi-même vécu certaines des souffrances qu’elle y évoque. Je suis fière de voir la persévérance des Noirs américains et leur envie de continuer à participer à l’expérience démocratique bien que la démocratie américaine soit désignée comme de deuxième choix par le classement des États du monde par indice de démocratie*. Si des gens, après une expérience si difficile, ont continué à vouloir s’en sortir, cela veut dire que l’on a tous en nous la possibilité d’y arriver et de construire un monde meilleur. »

*Classement des États du monde par indice de démocratie. Source : The Economist Intelligence Unit.
L'art de rassembler La cantatrice n’oublie pas la musique pour autant, qu’elle exerce seule après avoir vu plusieurs de ses récitals annulés. « L’autre jour, j’ai entamé le Requiem de Verdi que je n’ai interprété qu’une fois. Juste pour travailler quelque chose. Je chante aussi l’air du ténor ou les parties des autres voix. Je m’amuse. Je fais des duos avec moi-même. Chanter fait du bien au corps et à l’esprit. »

Sur scène, Barbara Hendricks affirme une profonde communion avec son public en précisant qu’une culture musicale approfondie n’est pas nécessaire pour venir l’entendre chanter du Verdi, du Mozart ou des gospels. « Depuis le début de l’humanité, l’art est une conversation entretenue les uns avec les autres pour parler de notre condition humaine. En concert, il y a ce moment de grâce où le public entend la musique d’une seule oreille et ressent les mêmes vibrations. Le pouvoir de l’art, celui de la musique est de nous faire ressentir faire partie d’un même instrument, le coeur battant de l’humanité. »
 

« Le travail avec les réfugiés m’incite
à ne pas être déprimée trop longtemps.
Ils ont cette force de vie qui inspire. »



Parfois heurtée par des faits divers exprimant le rejet de l’autre, l’artiste ne veut pourtant pas perdre confi ance. « En général, je suis quelqu’un de positif. Je vois toujours le verre à moitié plein. Le bon côté des personnes et de la vie. Je suis parfois déçue quand je donne ma confiance, mais penser que les autres n’ont que des mauvaises intentions n’est pas juste. Il faut réapprendre à se faire confiance mutuellement. Je rencontre souvent des êtres humains qui me donnent de l’espoir. Le travail avec les réfugiés m’incite à ne pas être déprimée trop longtemps. Ils ont cette force de vie qui inspire. »

Le bénévolat participe pour elle de cette énergie qui pulse aussi lors de ses concerts et qui unit les spectateurs au-delà des différences. « Pour moi, entreprendre une démarche de bénévolat, c’est aussi faire partie de l’autre. Faire partie du vivant, de ses hauts et ses bas. À Bruxelles, j’ai rencontré des citoyens qui se sont organisés entre eux pour aller à la rencontre des sans-abri pendant l’hiver et les inviter à dormir chez eux. J’ai vu combien c’était enrichissant pour eux de tendre la main et pour les sans-abri d’accepter de la prendre. Cela fait du bien à l’âme. Une main tendue ne revient jamais vide. La chaleur de l’humanité reste à l’intérieur. »



Propos reccueillis par Corinne Jaquiéry
Photo © Mattias Edwall

Article paru dans Caritas.mag No 23, Avril 2021, pp.9-10


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